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Abdallah Agwa : Faut-il le défendre ?

Par Kamal SAINDOU

L'animateur Abdallah Agwa, entouré de policiers (Source: La Gazette des Comores)
L’animateur Abdallah Agwa, entouré de policiers (Source: La Gazette des Comores)

La réponse est absolument oui. Je n’apprécie pourtant guère sa conception de l’information et sa capacité à changer de râtelier. Mais l’idée même que le pouvoir politique s’arroge la liberté de juger ce qui est bon à dire ou pas, m’horripile. De même que je désespère devant l’insensibilité intellectuelle des nôtres devant des sujets comme celui de la relation entre politique et coutumes que pose en fait l’animateur de Baraka FM, à travers le « Mharuma  d’Azali ».

Ne confondons pas tout. La presse doit rester libre et respecter la loi qui fixe cette liberté, celle qui protège les droits individuels contre l’injure et la diffamation, celle qui protège les enfants. La presse doit respecter son rôle d’informer. Les journalistes doivent se conformer,aux règles d’autorégulation qu’ils se fixent et à l’intérieur desquelles, ils ont le devoir individuellement ou à travers leurs organisations, d’interpeller leurs collègues lorsqu’ils dérogent à ces règles communes. C’est cela l’éthique professionnelle. Nous avons donc le droit de critiquer Agwa ou tout autre média si nous jugeons qu’il fait de la désinformation ou commet un délit de presse. J’ai longtemps reproché Cheik Ali d’avoir parfois en son temps, instrumentalisé Tropic FM au service de l’opposition. Ce qui ne m’a pas empêché de travailler dans cette première radio libre pour défendre la liberté d’expression contre l’hégémonie du seul média public. Lorsqu’il a fallu défendre le jeune journaliste IBNOU contre la pression qu’exerçaient sur lui les responsables de l’ORTC, seuls quelques voix rebelles se sont faites entendre alors qu’il avait besoin du soutien de la profession pour exercer librement son métier. Sur les antennes de l’Ortc, j’ai défendu Agwa lorsque la bande à KIKI avait fait une intrusion musclée dans les locaux de la radio de Me Larifou. Le Cnpa s’est opposé au cours de la dernière campagne présidentielle, à la tentation du gouvernement Ikililou de fermer la Baraka FM. Ce qui n’a pas empêché l’instance de régulation de rester ferme sur le respect par la même station des règles qui régissent la période électorale. Le CNPA a obtenu récemment de Hayba Fm, la suspension provisoire d’un animateur pour faute professionnelle grave. Une mesure interne mais qui permet au média de veiller au contenu qu’il diffuse. Ce qui n’est pas de la censure, mais de la responsabilité, puisqu’il a reconnu qu’il y a eu faute.

Je regrette aujourd’hui l’hystérie qui tend à ériger le laxisme en liberté d’expression ou je ne sais quel droit à l’information. Cette liberté comme ce droit sont à la fois constitutionnelles et encadrées. Elles concernent tout aussi les médias que les citoyens qui doivent se défendre lorsqu’ils s’estiment lésés par ces médias ou doivent rétablir des vérités. La dérive serait de permettre aux autorités de se penser aux dessus des citoyens et d’abuser de leur pouvoir pour censurer au quotidien (comme elles le font avec les médias publics), ou museler épisodiquement les journalistes et leurs médias. Placer en détention un journaliste ou animateur d’émission pour des propos tenus dans un média est un abus que nous devons dénoncer. Réagir à des propos qu’on estime déplacés, injurieux ou diffamants, est le droit de chacun, y compris lorsqu’il s’agit du chef de l’Etat. La question est de savoir qui juge le délit, qui sanctionne? La justice évidemment si elle est saisie. Mais aussi les journalistes eux-mêmes dans leurs analyses ou éditoriales. Les organisations professionnelles qui veillent au respect par leurs pairs, des règles qu’elles s’appliquent à eux-mêmes. L’instance de régulation (CNPA) qui veille au contenu des médias qu’il autorise sur la base d’un cahier des charges.

Sans juger du fonds du litige qui a mené Agwa devant les tribunaux, le fait qu’un journaliste se prononce sur un comportement social, plus est de la part de celui qui représente l’Etat, n’est pas en soi délictueux. Quand bien même ce fut le cas, on ne va pas en prison pour s’être exprimé et avant même que la justice se soit prononcée. Il me semble même que l’animateur « irrévérencieux », (je n’apprécie pas toujours son argumentaire), pose un vrai débat que les journalistes pourraient prolonger.

Et puisque j’y suis, j’atteste que le port du « Mharuma » lorsqu’on n’a pas fait le grand mariage, est un affront à la coutume. Le boushti, le djoho, le dragla et subsidiairement le djuba- autorisé pour les fundis-, sont des accoutrements exclusivement réservés à ceux qui ont fait le grand-mariage, plus spécifiquement à Ngazidja.Or le chef de l’Etat n’a pas fait son grand-mariage et à ce titre ne devait pas le porter. En quoi le dire serait un acte de lèse-majesté. A supposer que ce soit une manière pour Azali de contester une exclusivité qui ne devait pas l’être ou de « démocratiser » un fichu pour montrer peut-être que l’habit ne fait plus dorénavant le moine (je pense que c’est son intime intention), voilà qu’un animateur lui offrait l’opportunité de s’expliquer. En laissant son gouvernement réagir par le musellement de l’animateur, le président Azali entretient l’ambigüité sur sa position au sujet du grand-mariage.

Alors que feu Ali Soilih s’était officiellement opposé à une coutume qui perpétuait selon lui une domination de classe, Azali préfère l’imposture. La position de Chef de l’Etat ne fait pas de son détenteur un notable, encore moins un chef religieux.Or, l’actuel président de l’Union joue à brouiller les lignes. Moderne en costume-cravate, traditionnel en bushti, mharuma, religieux en se faisant appeler Imam Al-Ghazali, au bénéficie de l’homonymat de son nom avec celui du grand penseur soufi de lslam, Azali veut être au-devant de tous les tableaux. Il est libre comme chacun d’entre nous de se vêtir comme il le souhaite. Je le soutiendrais s’il parvenait à ranger ce garde-robe coutumier (reproduction du sultanat) aux rayons du patrimoine historique. Accepter d’en faire encore aujourd’hui les signes extérieurs du mariage, c’est en réalité perpétuer un système social (« Anda ») d’hiérarchisation sociale qui impose ses règles et sa conception du monde à toute la société, jusqu’à régenter l’intimité. Ce que l’on ne dit pas, c’est qu’il s’agit au fond d’une forme de pouvoir qui tient la sphère politique sous ses oripeaux sociaux.

Diriger un pays, c’est aussi chercher à la transformer. Un chef d’Etat n’est pas seulement un technocrate qui applique les recettes du FMI et de la Banque mondiale. Il devait aussi (surtout) être porteur d’une vision de sa société. Encore faut-il qu’il ait cette vision, qu’il l’affirme publiquement et qu’il convainc son peuple à l’élire sur ce programme et à lui donner les moyens de sa mise en œuvre. Azali n’est pas élu sur ce programme et n’a pas promis de changer la société comorienne.

Analyser les choses ainsi ne donne raison à son auteur. Mais ce point de vue prouve au moins qu’il y a matière à débat que l’animateur AGWA a posé avec ses écarts de langage habituel, son maque d’arguments construits, sa désinvolte et son immodération.  Mais un peu de sincérité et de cohérence. N’est-ce sur cette posture qui a construit l’image d’animateur de référence que s’est taillé Abdallah Agwa. N’est –ce pas cette « désinvolture » qui l’a fait adouber par les mêmes qui, arrivés aux responsabilités, semblent aujourd’hui s’indigner des qualités qu’ils lui trouvaient hier ?

 

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