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Ali Soilihi. C’était le 3 août 1975. Il y a donc 44 ans

Ali Soilihi. C’était le 3 août 1975. Il y a donc 44 ans

L’avènement d’un révolutionnaire visionnaire et pressé

Par ARM

       «Leader (mwongozi) mythique, rédempteur, accoucheur d’une société plus juste et plus solidaire, vengeur de toutes les injustices et inégalités […]»: Salim Hadj Himidi: Plaidoyer pour Ali Soilih, Al-Watwany n°161, Moroni, 25-31 mai 1991, p. 9. C’est en ces termes que le Cher, Précieux et Grand Maître Salim H. Himidi avait présenté Ali Soilihi, s’attirant une accusation d’«envolée lyrique» de la part de l’un de ses amis les plus sincères, qu’il qualifiera par la suite d’«auteur sulfureux de “L’État mort-néˮ». Quand il s’agit d’Ali Soilihi, alors que ce samedi 3 août 2019, les Comores ont célébré le 44ème anniversaire de son avènement, on peut se permettre quelques superlatifs laudateurs, et le Grand et Précieux Maître Salim H. Himidi ne s’est pas trompé. Le 3 août 1975, Ali Soilihi est arrivé au pouvoir sans qu’un coup de feu ne soit tiré. Le 13 mai 1978, il est renversé. Hélas! Le 29 mai 1978, il a été abattu comme un chien galeux. Cet assassinat maquillé en «tentative d’évasion» ayant tourné au drame soulève encore de questions chez les Comoriens: «Pourquoi l’avoir assassiné?».

Quand, le 29 mai 1978, on annonça la mort d’Ali Soilihi, les Comoriens n’étaient plus dans la liesse populaire du 13 mai 1978 et des jours suivants, mais dans une phase d’interrogations et de réflexions. Ali Soilihi, qui touchait un salaire de 60.000 francs comoriens (120 euros) par mois, était un Président sincère, intelligent, intègre, désintéressé. On ne lui connaît aucune richesse acquise pendant qu’il était au pouvoir. Il était entreprenant, pédagogue, créatif et visionnaire. Aujourd’hui, il doit pleurer dans sa tombe.

Le 13 août 1975, Ali Soilihi prenait le pouvoir, en renversant Ahmed Abdallah, auteur d’une proclamation unilatérale d’indépendance, 1 mois et 3 jours auparavant, le 6 juillet 1975, alors que l’agitation politique aux Comores était à son comble, alors que les Mahorais disaient qu’ils tenaient à «rester Français pour être libres», eux qui, dès 1956, avaient dit ne pas être concernés par une évolution des Comores vers l’indépendance, eux qui disaient n’avoir connu de l’autonomie interne, sous l’autorité des Comoriens, que de blessures dans leur amour-propre, que d’humiliations, avanies, discriminations et privations, eux qui disaient ne pas vouloir voir leur île faire partie d’un État comorien indépendant, eux dont on a souvent piétiné la susceptibilité, la personnalité et la sensibilité, eux avec qui certains aux Comores ne veulent toujours pas discuter. Faute fatale!

Ali Soilihi a été trahi, trahi même par son ministre des Affaires étrangères: «Mouzaoir Abdallah, ancien président de la Chambre des Députés, passait pour le Comorien politicien le plus subtil de tout l’archipel. Il est vrai qu’il avait trahi Saïd Ibrahim puis Ahmed Abdallah et que, ministre des Affaires étrangères d’Ali Soilihi, il avait, aux Nations Unies, défendu si mollement la cause de ce dernier qu’on avait pu le croire, sans doute à tort, stipendié par les services français»: Alain Deschamps: Les Comores d’Ahmed Abdallah. Mercenaires, révolutionnaires et cœlacanthe, Éditions Karthala, Collection «Tropiques», Paris, 2005, p. 76.

Du 3 août 1975 au 13 mai 1978, Ali Soilihi a beaucoup fait pour les Comores sans endettement excessif, ni vente des Comores au Hedjaz. Ali Soilihi était un homme pressé, qui voulait tout refaire, très vite, qui ne supportait pas de voir le Comorien croupir dans la misère et l’ignorance, ni vivre dans l’inculture, superstitions, pauvreté et médiocrité. C’était un perfectionniste qui voulait tout changer, sans attendre. Même les collégiens travaillaient, parfois avec des salaires de collégiens. Quand il le fallait, on lançait une journée de solidarité nationale pour le bétonnage de la terrasse d’un «Moudiriya».

Agronome, il a créé la Société pour le Développement des Comores (SODÉC), avant même l’indépendance des Comores, et Saïd-Mohamed Cheikh avait déjà remarqué sa vive intelligence, manifestant une crainte intellectuelle et politique à son endroit… Ali Soilihi avait fait de la sécurité alimentaire un idéal, visant le rêve irréalisable de l’autosuffisance alimentaire dans un pays qui doit exporter ses denrées alimentaires. Il avait développé les activités agropastorales et, dans un excès de rationalisme romantique et sentimental, voulait révolutionner même les habitudes culinaires et alimentaires des Comoriens et les adapter aux produits agricoles et aux dures réalités socioéconomiques du pays.

Il réhabilita la culture comorienne et s’employa à la promotion de la langue, qui lui doit beaucoup de mots, souvent à l’instigation de son ministre de l’Intérieur Salim H. Himidi. C’était l’âge d’or de la chanson comorienne, vantant les mérites du civisme et du patriotisme, sans qu’elle ne soit dédiée au «Guide», contrairement à la misère intellectuelle conduisant à un infamant culte de la personnalité par la suite. Il avait su susciter un sentiment de fierté nationale. Sous Ali Soilihi, on connaissait et respectait l’hymne national – dont aujourd’hui, des dirigeants de premier plan ne connaissent pas les paroles, et ne savent donc pas le chanter, à en croire le fugitif international Hamada Madi Boléro. Jugeant d’un œil sévère l’héritage administratif français, il le critiqua sans nuances, en fit une «table rase», renvoya les fonctionnaires «auprès de leur maman pour qu’ils aillent téter», et mit en place de nouvelles institutions, à la tête desquelles il plaça collégiens et lycéens, créant le fameux «État lycéen» cher à Jean-Claude Pomonti.

Estimant qu’il fallait une profonde révolution des mentalités et des mœurs, il se lança dans une chasse aux sorciers et sorcières, au sens propre du terme, s’attaqua aux coutumes ostentatoires, surannées et budgétivores, s’interrogea sur de pratiques liées nolens volens à l’Islam, fustigea les «radoteurs des mosquées» enturbannés, accusés d’être de dangereux notables rétrogrades, conservateurs, réactionnaires, des bien-pensants dans un pays dont la jeunesse de l’époque, l’une des plus éveillées sur le plan intellectuel et politique à travers le Tiers-Monde, était gagnée aux idées progressistes, émancipatrices et avant-gardistes, dans une société à deux vitesses intellectuelles et idéologiques. Mais, justement, c’est sur ce chapitre que la Révolution comorienne a connu son passif, et ce, par des violations irraisonnées de droits de l’Homme. Le Commando Moissi et la Jeunesse révolutionnaire ont été à l’origine de ce chapitre douloureux sur lequel se focalisent les critiques des ennemis de la Révolution pour lui nier crédit et crédibilité. Mais, les régimes politiques qui se succèdent à la tête des Comores depuis le 13 mai 1978 ont fini par faire oublier toutes les erreurs d’Ali Soilihi qui avaient conduit aux réserves envers cette expérience exaltante et intéressante.

Ali Soilihi avait donné vie et vitalité au monde rural, par l’activité agropastorale, mais aussi par une intelligente et audacieuse décentralisation, un fédéralisme contrôlé et limité. On y voyait les «Moudriya», ces imposants et fonctionnels bâtiments en milieu rural et urbain et comportant des locaux administratifs et un collège. Il inversa une vieille tendance quand il amena l’administration et l’École au paysan et au «campagnard», jusqu’alors marginalisés, méprisés et confinés dans l’obscurantisme d’État. Il ouvrit au paysan et à son enfant les portes d’une École pour adultes et pour enfants. C’était l’âge d’or de l’École publique.

Sur le plan idéologique et dans la critique de la société traditionnelle et ses pesanteurs, Ali Soilihi rappelle le Tanzanien Julius K. Nyerere, le Mozambicain Samora M. Machel et l’incontournable Thomas Sankara. Lors de la Révolution, on a beaucoup parlé de Salim H. Himidi, ministre de l’Intérieur, intellectuel à l’intelligence acérée et vive, une intelligence aux arêtes vives. Salim Himidi fit découvrir à Ali Soilihi une foisonnante littérature progressiste, et les écrits de Maxime Rodinson (1914-2004) sur l’Islam et le socialisme. Salim H. Himidi, idéologue d’Ali Soilihi? Ce fut la rencontre de deux esprits au tranchant du laser, des esprits très acérés, brillants qui, s’ils n’étaient pas accaparés par d’intenses activités étatiques de haut niveau, auraient pu produire davantage d’étincelles intellectuelles.

Ali Soilihi a beaucoup fait, sans faire endetter le pays, sans effectuer le moindre voyage à l’étranger. Demi-frère du Président Saïd-Mohamed Djohar, Ali Soilihi était originaire de Chouani. En réalité, Ali Soilihi n’a commis que quatre erreurs: il était en avance sur son temps, aimait beaucoup les Comores, était trop honnête, mais a très mal géré le chapitre des droits de l’Homme. Il ne pouvait être compris. Imaginez ce qu’Ali Soilihi aurait représenté s’il avait accédé au pouvoir maintenant, à un moment où certains esprits ont plus ou moins évolué, à un moment où les Comores comptent un nombre plus important de cadres très bien formés, et à un moment où il aurait eu plus de chance d’être compris

Par ARM

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© www.lemohelien.com – Dimanche 4 août 2019.

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