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Culture/« Kiara et Mylor », le nouveau roman de Coralie Frei. L’amour « contre vents et marrés »

Par Faïssoili Abdou

Couverture du nouveau roman de Coralie Frei.

Quatre ans après Le journal de Maya, une sorte de journal intime dans lequel un chat surnommé Maya raconte son quotidien, sa vie épanouie dans sa famille adoptive, Coralie Frei revient avec un superbe roman sobrement intitulé « Kiara et Mylor ». Il y est question d’amour (Un amour inconditionnel, qui est aussi le sous titre du roman), de famille, de société, d’us et coutumes et enfin d’émancipation des femmes. Le tout servi par un style plein de verve.

L’auteure plante le décor dès les premières pages. « Kiara et Mylor », c’est l’histoire authentique d’un jeune couple des années 60 qui s’est formé dans le village de Ouani sur l’ile d’Anjouan. Ces deux presqu’enfants se sont rencontrés, se sont plus et se sont aimés. Hélas, leur couple était promu à l’échec dès le départ. Pris en otage par les us et les coutumes  et l’intransigeance d’une société qui n’était  pas encore prête d’avancer, les nombreuses tentatives pour les séparer ont échoué. Ils ont bravé les préjugés de leurs naissances, ont contourné les obstacles qui se dressaient sur leur chemin et sont parvenus à former contre vents et marrés, le couple de rêve qu’ils ont encore ce jour… », écrit Coralie Frei, en préambule de ce roman de plus de 200 pages, édité en septembre 2018 chez Komedit.

« Kiara et Mylor », fait écho aux deux premiers romans de cette écrivaine d’origine comorienne vivant en Suisse ; La perde des Comores (2010) et de  L’autre côté  de  l’océan (2012). A travers ses livres la romancière, native de Ouani sur l’île d’Anjouan,  met en évidence le caractère indocile de certaines femmes avides de liberté. Des femmes qui décident un jour de s’émanciper des règles d’une société traditionnelle intransigeante qui apparaissent comme de véritables carcans empêchant les individus d’évoluer comme ils l’entendent. Elles veulent tout simplement décider  de leur propre destin sans l’interférence de la société qui peut se montrer rigide dans son raisonnement.

Kiara, l’héroïne de ce nouveau roman de Coralie Frei, est une mungwana (noble de naissance) dont les parents, plus particulièrement sa mère, rêvent de la marier avec un jeune homme de son rang comme le veut la tradition des grandes familles comoriennes de ces années 1960. Seulement, elle est amoureuse d’un « jeune homme peu conventionnel ». « Un voyou ». « Un bon à rien », « Un type venu de nulle part », comme le décrivent les proches de la jeune fille. Leur histoire d’amour est née sur les bancs de l’école.  « Une idylle qui faisait briller leurs yeux de mille feux et battre leurs cœurs à la vitesse de la lumière. », commente l’auteure. Un amour qui débarque presque à l’improviste et met la vie de Kiara « sens dessus-dessous, complètement chamboulée ».

La jeune fille est écartelée entre l’élu de son cœur et le mari choisi par sa famille. Entre le respect de  la tradition et le besoin de s’émanciper. Parviendra-t-elle à imposer son choix ?

Kiara, décrite comme « une fille forte de caractère » sera à l’origine du « Cercle des fiancés » dont l’objectif était « d’éconduire les fiancés imposés, renverser le despotisme parental ». Ces filles qui étaient « fiancées contre leur gré à des hommes qu’elles ne connaissaient ni d’Adam ni d’Eve » avaient décidé de jouer leurs partitions. « Elles n’en voulaient pas de ces arrangements dont elles étaient exclues. Disposer ainsi de leur vie sans les consulter, les jeunes ouaniennes n’en voulaient pas. Elles entendaient prendre le droit de contrôle sur leur destin, de gré ou de force. Elles s’indignaient sur le comportement des leurs », note l’auteure.

En quelques mots, Coralie Frei parvient en filigrane à dresser majestueusement le portrait de la « bourgeoisie » des années 1960 dans l’archipel des Comores et plus particulièrement dans son Ouani natal :

« Un jour, on apprenait à la bienheureuse qu’elle avait un fiancé quelque part sur la planète, à Moroni, à Madagascar, en France ou ailleurs sur la planète. Il était médecin, banquier ou directeur d’une société d’import-export. Époux chanceux d’une, deux voire trois femmes-son statut de musulman lui en autorisait quatre officielles-, heureux papa d’une ribambelle de mômes dont le plus jeune avait l’âge de sa belle-maman. Ou était-ce peut-être un vieux garçon grand ami de son père qui, à force de travail acharné et de privations, avait enfin réussi à épargner l’argent nécessaire pour s’acquitter de la dot et le haki de sa jeune épouse. Les habitudes des Comores n’étaient pas prêtes d’évoluer. Les filles acquiesçaient par défaut, elles courbaient le dos, se réjouissaient de ce qu’elles pensaient être leur chance. ».

Dans cet univers réglé comme une horloge suisse surgit un grain de sable : la jeune Kiara Rania qui débarque avec des idées révolutionnaires et chamboule leur existence. Une histoire épatante, un roman militant et féministe.

Ps: cet article est initialement paru dans le journal Masiwa n°196 du jeudi 7 février 2019. P.5

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