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Histoire. Il y a 29 ans, Ahmed Abdallah tombait sous les balles des « chiens de guerre »

Par Faïssoili Abdou

Le 26 novembre 1989, le président Ahmed Abdallah Abderemane, 70 ans, est assassiné par les hommes de  Bob Denard dans ce que les auteurs Antoine Glaser et Stephen Smith1 ont appelé le « huis clos tragique à la villa présidentielle ». Le Chef de l’Etat comorien atteint de cinq balles est mort sur le coup. 

« Quatre personnes sont présentes dans le bureau  présidentiel au moment du drame : Ahmed Abdallah, Denard, le capitaine Malacrino, dit Marquès, chef opérationnel de la GP, et Jean-Paul Guerrier, alias Siam, chef du 2e bureau du GP. Ils seront rejoints par  Jaffar , le garde du corps du président. Seuls Denard et ses deux adjoints quittent le bureau vivants, tandis que gisent criblés de balles les corps d’Abdallah et de Jaffar », écrit Jean Pierre Bat2 .  « La thèse d’un coup de force du « chien de guerre » qui aurait craint de se voir déchu de sa couronne de vice roi des Comores avec l’affaiblissement, sinon la liquidation, de sa GP se répand comme une traînée de poudre », ajoute-t-il.

A cette époque, suite à de fortes pressions internationales lui invitant à se séparer de Bob Denard, Ahmed Abdallah  avait, enfin,  décidé de rompre avec les mercenaires. Pierre Caminade, auteur du livre  « Comores-Mayotte : une histoire néocoloniale » explique qu’ « en 1989, Denard fait tache dans le paysage d’une Afrique Australe en voie de transformation ». Abdallah était donc  pressé de s’écarter de son « encombrant protecteur ». C’est dans ce contexte que le Président sera tué. Bob Denard  et ses affidés ont toujours niés leur implication dans cette affaire en avançant les arguments les plus fallacieux comme celui de faire croire qu’Abdallah a été tué par son garde du corps Jaffar. Bob Denard expliquera notamment aux juges et aux médias que la mort d’Abdallah est accidentelle. « La faute à pas-de-chance, un quiproquo  d’armes automatiques. Le garde d’Abdallah me visait, je me suis couché instinctivement, la rafale a tué le président Abdallah, derrière moi, Guerrier, mon adjoint, a tué le garde. Dans un geste de légitime défense », cité par Caminade.

Le mercenaire n’était visiblement pas prêt à quitter l’archipel des Comores, ce petit paradis qu’il a découvert en 1975 et où il restera plus de 12 ans. Dans un livre paru en 2011, Katia Denard, sa fille aînée, évoque  l’influence de son papa dans cet archipel de l’Océan indien. « Je suis allée voir mon père aux Comores. Je n’y avais pas mis les pieds depuis son coup d’Etat en 1978. Dix ans déjà…Je me suis rendu compte qu’il était chez lui. Je n’y avais jamais pensé. Pour moi, lorsqu’il revenait à la maison, il rentrait au bercail. Mais il avait une maison, son bureau où il se rendait tous les jours. Il m’a attribué un chauffeur, un cuisinier et une femme de ménage. J’avais mes entrées dans deux palaces qu’il avait fait construire pour les touristes sud-africaines. J’y déjeunais et bronzais tous les jours. J’ai joué à la princesse pendant quelques temps » 3.

En 1999, jugés à la Cour d’assises de Paris, les mercenaires seront acquittés « au bénéficie du doute ». « Quand dix  ans plus tard, la Cour d’assises de Paris jugera ce crime, l’assassinat d’un chef d’Etat, on verra défiler à la barre d’éminents représentants de la France, dont Maurice Robert et le général Jeannou Lacaze, ancien chef du service action du SDCE, qui rivalisent de témoignages de bonne moralité-plus élogieux les uns que les autres-à la décharge de l’accusé. « Bob Denard, il se fait tard dans votre vie, pérore Maître Jean Marc Varaut, l’avocat du mercenaire. Il est temps de poser votre valise dans votre Médoc natal, auprès des vôtres. Le port de Bordeaux ne s’ouvre plus sur l’empire. Il n’y a plus de politique africaine de la France. [….] la beauté de vos filles vous rappellera que vous avez aimé sur d’autres continents, d’autres océans, sous des cieux plus bleus ». Mais pas forcément cléments.  Car c’est à Paris que Bob Denard est acquitté au « bénéficie du doute » et part en homme libre, à soixante-dix-sept ans, à la retraite d’une République qui n’a peut-être plus de grande ambition africaine, mais qui reste bonne fille avec ses serviteurs », commentent Antoine Glaser et Stephen Smith qui expliquent que Denard a toujours « bataillé pour la France, sans la compromettre officiellement ».

Dans son livre intitulé « si on te demande, tu diras que tu ne sais pas », la fille aînée du mercenaire formule ainsi sa défense à son papa.

« En 1989, mon père est installé depuis plus de dix ans aux Comores. Il vient quelques fois en France, peut-être trois fois par an, et je vais la voir là-bas quand c’est possible. On est en novembre, le jour de mon anniversaire, j’ai dix-sept ans. Mon père m’appelle comme tous les ans et me demande ce que je veux. Cette année, je n’ai pas trop d’idées. Il me dit de réfléchir, qu’il me rappellera demain ou après demain, et que, si je le souhaite, je peux venir à Noël.

Le surlendemain, comme promis, il rappelle, mais il ne s’agit plus de mon cadeau d’anniversaire. La nuit précédente, le président des Comores Ahmed Abdallah, a été assassiné. Rapidement, les soupçons vont se porter sur mon père. Il sera cité comme l’un des organisateurs possibles. Je sais que ça n’a l’air de rien, mais c’est arrivé le 26 novembre, deux jours après mon anniversaire. En dix-sept ans pas une fois mon père n’a oublié de me le souhaiter. Y compris cette année là. Ce que j’essaie de dire, ce que j’ai du mal à imaginer mon père, le téléphone coincé entre l’épaule et l’oreille, en train de m’expliquer que je suis grande maintenant et qu’il faut penser à l’avenir, tout en nettoyant son arme en se demandant si elle va servir bientôt. Les journalistes se déplacent, on lui demande des interviews. Il y a une sorte de guerre civile et je vois mon père tous les jours au journal de 20 heures. Il m’appelle souvent pour me rassurer, me dire que ça va aller. Très vite le gouvernement français va prier Bob et ses hommes de quitter le pays. Mon père négocie pour que personne ne soit inquiété, et ses hommes ont pu rentrer en France. Lui, il part pour l’Afrique du Sud. Il y restera quatre ans ».

Dans « La Françafrique, le plus long scandale de la République », François-Xavier Verschave, parlant de cette séquence, écrit « les sponsors sud-africains et français de ce « Sanders » à la détente trop facile le rapatrient le plus discrètement possible. Ils installent Saïd Mohamed Djohar à la place d’Abdallah ».

Bibliographie

1-Jean-Pierre Bat, Le syndrome Foccart, la politique française en Afrique de 1959 à nos jours, Gallimard, 2012

2-Antoine Glaser, Stephen Smith, Comment la France a perdu l’Afrique, Calmann-lévy, 2005 p.68

3-Pierre Caminade, Comores-Mayotte: une histoire néocoloniale, Agone, 2003 p.98

4-Katia Denard, Si on te demande, tu diras que tu ne sais pas, Anne Carrière, 2011, P.61

5-François-Xavier Verschave, La Françafrique, le plus long scandale de la République, Stock 1998

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