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«Il nous faut une Constitution récitée en comorien»

«Il nous faut une Constitution récitée en comorien»

Interview exclusive de Mohamed Saïd Fazul, ex-Président de Mohéli

www.lemohelien.com: Quel est le climat politique à Mohéli en ce moment, notamment par rapport à vous-même?

Mohamed Saïd Fazul: Le climat politique est très lourd à Mohéli. De nombreux Mohéliens font appel à moi et me demandent de présenter ma candidature aux élections du Gouverneur, sinon ils ne vont pas soutenir le candidat de mon choix à l’élection présidentielle. Mohéli est à la croisée des chemins, notamment en raison du métissage entre Comoriens à Mohéli. Tous ceux qui sont considérés comme des «étrangers» à Mohéli doivent être intégrés au sein de la société mohélienne. Le temps des exclusions est terminé. Il faut arrêter le dénigrement d’une partie de la population de l’île, quelles que soient ses origines insulaires. Sur le plan politique, et je le disais tout à l’heure, le climat est très lourd. Il y a trop de tensions politiques. Même au sein du pouvoir politique actuel, la tension est très palpable, comme en témoigne la déchirure profonde entre le Président Ikililou Dhoinine et le Gouverneur Mohamed Ali Saïd, et cela n’a surpris personne. Cette déchirure était attendue depuis le début car elle était inévitable. Il y a également des tensions au sein de l’île. L’opposition voulait une candidature unique en son sein pour affronter le candidat du pouvoir. C’est tout simplement impossible à cause de certaines ambitions politiques personnelles, dont je vais taire le nom des protagonistes. Néanmoins, les acteurs politiques ayant un amour sincère pour le pays se retrouvent ensemble: Bianrifi Tarmindhi, le Docteur Abdou Djabir, Saïd Dhoifir Bounou, Archadi Mohamed, Abdallah Saïd Sarouma, moi-même et quelques autres. Nous n’avons pas droit à l’erreur. Notre candidat doit être le candidat de la chance.

www.lemohelien.com: Et que pensez-vous de toute cette agitation frénétique autour de la présidence tournante, à un moment où Ahmed Sambi propose sa propre lecture de l’article 13 de la Constitution, une lecture que tout bon juriste ne peut que trouver surannée et crapuleuse?

Mohamed Saïd Fazul: Je suis très étonné et choqué par toute cette agitation inutile et perturbatrice. Les Mohéliens sont les pionniers de la présidence tournante. Nous sommes les pionniers pour le changement d’un système allant dans le sens de plus de fédéralisme et donc d’autonomie des îles. Nous sommes les pionniers d’une présidence devant permettre à un Mohélien de devenir Président de la République un jour. Venir dire aux Mohéliens, initiateurs de la présidence tournante, que celle-ci doit être supprimée ou être vidée de sa substance, c’est provoquer inutilement les Mohéliens. Les Mohéliens ne vont pas accepter. Les Mohéliens disaient: «Mohéli n’avance pas parce qu’il n’y a pas de Président originaire de Mohéli». Mohéli voulait un Président originaire de Mohéli. Nous avons nos divergences politiques à Mohéli, mais nous sommes fiers du Président Ikililou Dhoinine, parce qu’il est des nôtres. Nous sommes fiers de son bilan, malgré quelques insuffisances. Aucun Mohélien n’a hué un jour le Président Ikililou Dhoinine. Nous ne regrettons pas le choix porté sur le Président Ikililou Dhoinine. Cela étant, qu’avons-nous à gagner, à Mohéli, si les Mohéliens organisent l’élection primaire pour voir un Grand-Comorien ou un Anjouanais devenir chef d’État à la place d’un Mohélien? Qu’avons-nous à gagner dans ce cas-là? Que valent les 14.000 voix de Mohéli face à la majorité constituée des électeurs d’Anjouan et de la Grande-Comore? En 1990, presque tous les Mohéliens avaient élu Mohamed Hassanaly, et ce dernier a été éliminé dès le premier tour. Avec la présidence tournante, les Mohéliens sont gagnants, et que personne ne vienne nous dire de la supprimer. Ici, à Mohéli, personne n’est contre la présidence tournante. Ici, à Mohéli, personne ne comprend le faux débat sur la présidence tournante à la lumière d’une lecture mafieuse de l’article 13 de la Constitution. Je crois que nous devons écrire la Constitution en langue comorienne. Nous devons cesser d’avoir une Constitution uniquement écrite, pour opter pour une Constitution parlée, en espérant que les gens feront moins d’hypocrisie. Récitons la Constitution en comorien. Il nous faut une Constitution récitée en comorien.

D’où viennent toutes ces interprétations tendancieuses? Ahmed Sambi est devenu Président en 2006 grâce à la présidence tournante. En 2010, les Grands-Comoriens nous avaient soutenus pour que notre île puisse avoir l’élection devant porter un Mohélien à la tête du pays, car c’est un droit constitutionnel pour Mohéli. Pourquoi donc cette nouvelle interprétation et cette nouvelle façon de lire une Constitution pourtant très claire? Comment va gagner un Mohélien face à la dictature de la majorité? S’il y a une révision consensuelle de la Constitution, on peut discuter, à condition que cette révision ne soit pas dictée par des ambitions personnelles démesurées. Il y a eu trois élections dans le cadre de la présidence tournante. Les gens doivent arrêter de dire des bêtises aux autres. Le Colonel Azali Assoumani a fait 4 ans au pouvoir après son élection. Ahmed Sambi en a fait 5. Depuis 2006, la Grande-Comore attend son tour, et aujourd’hui, un homme vient lui dire ce qu’il veut lui, pour lui-même. Les anciens Présidents doivent faire preuve de patience. Le Président Ikililou Dhoinine et moi-même n’avons pas besoin de présenter une candidature à la Grande-Comore. Les Grands-Comoriens doivent parler et se faire entendre.

L’Ambassadeur de la République Sud-africaine aux Comores nous demande de sortir du tête-à-tête entre Houmed Msaïdié et Ahmed Sambi. Nous devons confier le dossier de la candidature impossible et non souhaitée d’Ahmed Sambi à la Cour constitutionnelle et respecter la Constitution. Je souhaite qu’aucune pression ne soit exercée sur le juge constitutionnel. Et pourquoi des gens qui ne sont investis d’aucun pouvoir veulent-ils décider avant le juge constitutionnel? La stabilité de ce pays repose sur les épaules de la Cour constitutionnelle. Est-ce que la Cour constitutionnelle va semer l’instabilité dans ce pays en disant que les Comoriens ont eu tort en 2002, 2006 et 2010? Est-ce que tout un pays peut avoir tort? Et que fait-on de la paix dans ce pays? Il faudra d’ailleurs que les promoteurs des «Assises nationales» cessent leur sinistre comédie. Ils sont dans l’erreur. Nous ne voulons pas entendre parler de gouvernement d’union nationale. Nous n’en voyons ni l’utilité, ni la pertinence. Ces gens-là aiment trop le pouvoir, même quand il s’agit d’un pouvoir finissant et confronté à un certain nombre de problèmes. C’est pathétique! Nous ne voulons pas d’un gouvernement d’union nationale avec un collier de corbeau.

www.lemohelien.com: Où en êtes-vous avec votre «allié» Ahmed Sambi?

Mohamed Saïd Fazul: Nous avions une alliance. Cette alliance est au point mort. Elle est dans le frigidaire. Je suis très méfiant envers les représentants d’Ahmed Sambi à Mohéli. Par une sorte de manichéisme, les partisans en question sont arrivés à créer une dichotomie entre «le vrai Juwa» et «le faux Juwa». Ce sont des gens qui aiment les problèmes inutiles. Je m’en méfie énormément.

www.lemohelien.com: Avez-vous conclu des alliances en vue des élections de 2016?

Mohamed Saïd Fazul: Pour l’instant, aucune alliance n’a été conclue. Nous discutons avec les uns et les autres. Nous suivrons le meilleur. Pour l’instant, nous voyons émerger le Vice-président Mohamed Ali Soilihi dit Mamadou, qui est un ami et un grand frère, Mouigni Baraka et Azali Assoumani. Et il y a les autres. Il y a trop de candidats. En même temps, il faut relever que Mohéli est très différente de la Grande-Comore. En 2010, Ikililou Dhoinine a été élu, et il n’y a eu aucune réaction négative à Mohéli. Nous avons même voulu collaborer avec lui, dans l’intérêt du pays, mais nos offres de collaboration ont été ignorées. Or, à la Grande-Comore, celui qui remportera l’élection présidentielle de 2016 sera confronté à vie aux candidats mis en échec de manière démocratique. Chaque candidat recalé se considèrera comme «le vrai Président élu». Les candidats mis en échec constitueront une coalition de déstabilisation du régime politique en place. Ils vont tout faire pour casser le pays et le faire reculer davantage. Or, le Président qui sera élu aura des problèmes très sérieux à régler. Et, il faudra le laisser tranquille. Il faudra juste une opposition constructive et non une «opposition de revendication de places». Les gens doivent cesser de considérer que l’État est un bien personnel. Si on emprisonne un mauvais Directeur d’entreprise publique, personne ne voudra être Directeur général d’entreprise publique. Il faut arrêter d’importuner les dirigeants, en leur rendant des visites quotidiennes, et en leur imposant la préparation de gros plats de riz et de viande «Ntibé». On tue les dirigeants, on les pousse à devenir des voleurs pour satisfaire les besoins alimentaires des gens de leurs villages respectifs qui leur rendent visite à tout moment. Les Comoriens doivent abandonner leurs pratiques sociales négatives.

www.lemohelien.com: Nous nous approchons de la fin du régime politique actuel. Comment voyez-vous son bilan?

Mohamed Saïd Fazul: Le bilan de ce régime politique actuel est en contradiction avec les doléances de Mohéli. Avons-nous besoin d’un port de 60 milliards de francs comoriens? Non! Un port de 15 milliards de francs nous aurait suffi. Où allons-nous trouver 60 milliards de francs? La construction de l’Aéroport de Mohéli avance. C’est le seul projet qui avance, même avec des hauts et des bas. La construction du bâtiment de Comores Télécom est également un signe positif. Il y a eu des terrassements pour les entrepôts des hydrocarbures, mais il n’y a pas de progrès. Mohéli n’a pas eu de dialogue avec le régime politique actuel. Le Président Ikililou Dhoinine n’a pas réuni Mohéli autour de lui pour parler aux Mohéliens. Il n’y a eu pas de plan de rattrapage pour Mohéli. Or, il ne faut pas casser la dynamique sociale. Un mauvais gouvernement achèvera de tuer Mohéli. Imaginez une chose. Les Anjouanais et les Grands-Comoriens comptaient beaucoup sur «la sagesse et l’honnêteté des Mohéliens», et celles-ci n’ont pas été au rendez-vous. Les Comoriens comptaient vraiment sur les Mohéliens. Les autres Comoriens considéraient que les Mohéliens étaient des gens sérieux. Ils attendent toujours. Quand le Président Ikililou Dhoinine a créé la Commission nationale de Prévention et de Lutte contre la Corruption (CNPLC), nous avions tous applaudi. Le régime politique avait débuté en fanfare, surtout avec le paiement régulier des salaires. Quand on présentait un chèque au marché de Volo-Volo, ce chèque était crédible. Aujourd’hui, les choses sont différentes, et la CNPLC est devenue un maquillage.

www.lemohelien.com: Quelles doivent être les priorités pour Mohéli et les Comores?

Mohamed Saïd Fazul: Notre première priorité reste notre entente avec le Président de la République pour tirer le pays vers le haut. Mon parti sera celui du Président de la République, sans qui nous ne pourrons rien faire. Nous ne voulons plus de séparatisme dans notre pays. Nous ne voulons plus de conflits de personnes, d’intérêts et de compétences. Nous devons prouver notre maturité et notre sérieux. Les Anjouanais ont compris l’inanité du séparatisme. Même les partisans de Mohamed Bacar ont bien admis l’utilité d’une démarche consensuelle et nationale. Nous devons mettre en place une nouvelle Administration à Mohéli. Il n’y a même pas d’Administration à Mohéli. Il n’y a que du désordre. Les variations des salaires sont un cauchemar, à cause des recrutements sauvages. Il y a également une Éducation nationale à créer. Nous devons réorganiser les syndicats pour mieux défendre les droits des travailleurs. Nous devons aider les syndicats. L’enseignement est en panne. La Santé publique est en panne. Il y a trop de fonctionnaires fantômes. Nous devons cesser de tout politiser. Nous devons cesser de vivre dans l’insularité. Quand je vois comment l’île Maurice et les Seychelles se développent, moi, personnellement, j’ai honte pour les Comores. Concentrons-nous sur notre pays. Tout passe par la mise en œuvre de la Constitution. Nous devons avoir un Code pénal adapté aux réalités comoriennes. Aujourd’hui, Ibrahim Ali Mzimba, Fahmi Saïd Ibrahim, Soilihi Mahmoud et Nourdine Abodo ont chacun un Code pénal à lui. Cela doit cesser.

Propos recueillis par ARM

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© www.lemohelien.com – Vendredi 23 octobre 2015.

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