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Mayotte : les migrants oubliés du 101e département français

En 2014, le département d’Outre-mer totalise à lui seul près de 20.000 reconduites à la frontière. Les migrants, originaires de l’île d’Anjouan pour la plupart d’entre eux, n’ont que 70km à parcourir pour rejoindre Mayotte. Mais les traversées sont régulièrement meurtrières. Un rapport sénatorial de 2012 fait état de 7.000 à 10.000 morts depuis 1995.

Lui s’appelait Aylan. La photo de ce petit corps, la tête enfouie dans le sable, a fait le tour du monde. Il aura fallu une image choc, celle d’un enfant syrien de 3 ans, pour que l’Europe prenne conscience de ce que l’on qualifie désormais comme la plus grande crise migratoire depuis 1945.

En France, la mobilisation s’organise : le 7 septembre, François Hollande annonce l’accueil de 30.000 migrants d’ici deux ans, soit 24.000 de plus que prévu. Le virage sémantique s’opère aussitôt. On ne parle désormais plus de migrants mais de réfugiés, ce qui provoque – au passage – une crise de repères, et une confusion.

A quelque 10.000 km de la métropole, un autre ballet des migrants se joue, cette fois sur le 101e département français. En février 2014, 7 clandestins périssent dans le naufrage de leur embarcation au large de Mayotte. Les années se suivent et se ressemblent. En août 2007, la gendarmerie fait état de 14 morts dont 8 enfants dans le naufrage d’une barque de fortune en provenance d’Anjouan, en Union des Comores. En juillet 2012, sept personnes dont quatre enfants perdent la vie après le naufrage de leur embarcation au large de Mayotte. Janvier 2015 : les corps de quatre adultes et deux enfants sont retrouvés au large de l’îlot de M’Tsamboro. Cette tragédie, moins spectaculaire -et plus lointaine- que ceux des naufrages en Méditerranée, retiennent peu l’attention des médias, et des politiques.

En 2012, le Sénat tire la sonnette d’alarme

Pourtant, elle se passe en France. Un rapport sénatorial, publié en 2012, évalue entre 7.000 et 10.000 le nombre de morts depuis 1995. De leur côté, les autorités comoriennes font état d’au moins 12.000 morts en vingt ans. Des chiffres qui ne dissuadent ni les candidats à l’immigration, ni les passeurs à l’origine d’un marché juteux. Ainsi, le canal du Mozambique, au même titre que la Méditerranée, a son réseau de passeurs implantés. Il s’organise principalement à Anjouan, et rapporterait « environ 300 euros par passager« , note le rapport. La plupart du temps, ce sont des mineurs qui orchestrent ces départs. Ceux qui tirent les ficelles du business savent pertinemment que les jeunes passeurs ne risquent aucune condamnation judiciaire.

Les embarcations de fortune sont surnommées les « Kwassas Kwassas« . Elles ne mesurent que 10 mètres de long sur un mètre de large, et transportent parfois jusqu’à 50 personnes originaires pour la plupart d’Anjouan, en Union des Comores.

A Anjouan, elles sont loin d’être un mystère. On vous indique même parfois l’endroit d’où ces cercueils flottants partent. Ici, tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un… Pour ces candidats téméraires, l’objectif est de rejoindre « la Française », Mayotte, située à peine à 70 km. Le 101e département français, à quelques heures de bateau, est considéré comme un eldorado.

Mayotte plébiscitée pour son niveau de vie

Et pour cause… Le rapport sénatorial de 2012 note que le produit intérieur brut (PIB) par habitant de Mayotte (6.575 euros par habitant en 2010) est huit fois supérieur à celui des Comores (760 euros en 2010). Et, la départementalisation de 2011 a renforcé l’attractivité du territoire.

Selon les estimations, la population immigrée clandestine à Mayotte pourrait s’élever de 50.000 à 60.000 personnes, dont 90% d’origine comorienne, soit environ un tiers de la population officielle de Mayotte (qui comptait 214.700 habitants au 1er janvier 2013, selon l’Insee).

La petite île de l’océan indien est notamment plébiscitée pour son système de santé, incomparable avec les unités de soins d’Anjouan, qui ressemblent davantage à des dispensaires qu’à des hôpitaux. De nombreuses mères viennent accoucher à Mayotte pour que leur enfant bénéficie du droit du sol et obtienne la nationalité française. Ce n’est donc pas un hasard si le 101e département français est réputé être la plus grande maternité de France depuis de nombreuses années.

Tous ces indicateurs laisseraient croire que ces migrants fuient la violence économique de leur territoire d’origine. Sauf que ces Comoriens en quête d’une vie meilleure n’ont pas toujours été persona non grata à Mayotte. Pour le comprendre, il est nécessaire de se plonger dans le passé.

Mayotte, une histoire tumultueuse

En réalité, les Comores (Anjouan, Mohéli et la Grande Comore) et Mayotte ont une histoire commune. Mais, en 1974, un référendum est organisé pour demander aux Comoriens s’ils souhaitent devenir indépendants. Mayotte reste française alors que ses « sœurs » font le choix de l’indépendance. Une vision de l’Histoire officielle que nuance Mahmoud Ibrahime, professeur d’histoire et spécialiste des Comores :

En réalité, Mayotte n’a rien décidé du tout. Depuis toujours, les gens prennent la consultation du 22 décembre 1974 pour un référendum. Mais il s’agit juste d’une consultation. Il n’a pas été demandé aux Comoriens des quatre îles de décider de leur sort, encore moins aux habitants d’une seule île. On leur a demandé un avis. »

Au fil des années, la situation devient ubuesque. Les Comoriens qui pouvaient circuler librement d’une île à l’autre entre 1975 et 1995 se retrouvent dans l’interdiction de rejoindre Mayotte.

Le visa de la discorde

Car, depuis 1993, les Comoriens, habitants des îles voisines ont l’obligation de disposer d’un visa pour entrer à Mayotte, que l’on a surnommé « visa Balladur » en référence au Premier ministre en poste à l’époque. Sauf que les conditions d’attribution sont complexes et onéreuses, et les candidats préfèrent tenter leur chance clandestinement. « Le but du visa était évidemment de freiner l’entrée des Comoriens à Mayotte« , explique Philippe Boisadam, secrétaire général du préfet (de 1976 à 1978) et ancien préfet de Mayotte (de 1996 à 1998).

Mais la procédure n’a pas eu l’effet escompté. Le visa Balladur n’a pas dissuadé les Comoriens.« Beaucoup d’entre eux n’essayent même pas de faire la démarche pour obtenir un visa car ils savent que c’est compliqué« , constate Yohan Delhomme, chargé de l’animation de la Cimade Mayotte.

Le président Francois Hollande en visite à Mayotte pendant la campagne présidentielle de 2012. (Crédits : Reuters Charles Platiau)

Il est d’ailleurs complexe d’obtenir davantage d’informations sur les conditions d’attribution de ce visa : « Sur les refus, on a une opacité totale des pratiques des autorités comoriennes« , observe le représentant de l’association d’aide aux migrants. Critères, chiffres, peu ou pas d’éléments fuitent. Pourtant, 20 ans plus tard, les critères sont -officiellement- restés les mêmes : obtention du visa pour lien familial, raison économique ou sanitaire.

En 2012, le Sénat demande la suppression du « visa Balladur » « qui n’a aucunement mis fin à l’immigration illégale » et plaide pour « un dispositif d’attribution de visa plus réaliste et rigoureux afin de maîtriser l’immigration ».

 50 à 70 millions d’euros dépensés chaque année

Car, ce visa, en plus d’être indirectement responsable de milliers de morts, s’est révélé inefficace et onéreux. Le coût des reconduites à la frontière des immigrés clandestins se chiffrerait entre 50 et 70 millions d’euros par an pour la France. En 2015, 44 agents de la Police aux Frontières (PAF) ont été recrutés pour lutter contre cette immigration clandestine. Mayotte compte également 4 radars de surveillance maritime.

En 2014, d’après la préfecture de Mayotte, 19.991 reconduites à la frontière ont été réalisées, soit 4.083 de plus qu’en 2013, et 597 embarcations interpellées. Mayotte est le département français qui détient le record des reconduites à la frontière. Car, elles ne sont pas dissuasives. « Ils se font expulsés une fois, mais reviennent« , constate Yohan Delhomme qui déplore cette situation :

« On essaye de couper les liens qui existent depuis tellement longtemps (NDLR : entre les Comores et Mayotte) en imposant des conditions de visa. Résultat : on se retrouve avec des gens qui arrivent en kwassa kwassa ».

L’association estime qu' »il faut commencer par simplifier les conditions pour que les gens puissent venir légalement sur Mayotte en arrêtant cette politique sécuritaire et réfléchir à une coopération régionale entre les îles« .

Une coopération regionale inter-îles

C’est aussi la vision que partage Philippe Boisadam,  auteur d’un ouvrage paru en 2009 consacré au 101e département français : « Mais que faire de Mayotte ? » :

« Pour mettre un terme à l’immigration clandestine, il n’y a qu’une solution et ce ne sont pas les radars ou les fonctionnaires supplémentaires. Il faut développer avec Anjouan un système de collaboration régionale qui passe dans un premier temps par la mise en place d’une couverture sanitaire convenable », explique celui qui a été chargé de la mise en place du premier radar de contrôle en 1996.

Pour autant, la suppression d’un visa, comme le proposaient les sénateurs en 2012, n’est pas non plus une solution envisageable pour l’ancien député : « Mayotte n’a pas la capacité de recevoir une foule de Comoriens ».

En janvier 2014, Mayotte est devenue une région ultrapériphérique, avec à la clé une enveloppe de 340 millions d’euros pour la période 2014-2020. Si cette somme est jugée « dérisoire » par l’ancien préfet, rien n’indique qu’une partie pourrait être consacrée à la question migratoire. Fin juillet, le cap des 10.000 reconduites à la frontière a d’ores et déjà été atteint. « Mais l’Union Européenne et les responsables politiques en France se fichent de Mayotte », déplore l’ancien haut fonctionnaire.

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