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Nation/ Mayotte : l’heure du positionnement, c’est maintenant..

Par E

Jamais depuis l’annexion de la quatrième île comorienne par la France en 1975, le sort de Mayotte ne s’était posé avec autant d’acuité que depuis les événements qui secouent l’île depuis ce mois de mars. Comme une invitation de l’histoire à repenser le dénouement de cet imbroglio qui risque de faire imploser l’archipel.

Autant pour l’individu qui ne saisit pas les choix que lui offre la vie, les nations qui manquent leur rendez-vous avec l’histoire, déclinent ou disparaissent. Au lendemain de l’indépendance, faute d’avoir convaincu les leaders mahorais à renoncer à leur aventure sécessionniste, le président Ali Soilih a confié à l’ONU et le Comité  de libération de l’OUA (Union africaine) la mission d’arbitrer le différend territorial sur Mayotte. Et cela, en toute conscience que le combat serait long et qu’il y aurait un prix de sang à payer. Des milliers de morts en mer et peut-être sur terre. Nous y sommes.

42 ans de balkanisation ont d’avantage fragilisé l’unité des Comores qu’un siècle et demi de colonisation. Déni d’identité, délitement de la nation. Depuis deux semaines, les rues mahoraises ruissèlent de haine. Les slogans contre le frère Comorien montré comme la cause de tous les maux de Mayotte, cèdent la place aux machettes. Ici, l’Autre n’a pas des traits ethniques, il est sans papiers français. Comme un avertissement, la première victime de ces événements a été comptabilisée le 16 mars. Un corps portant des marques de coups de machette et gisant sur une plage les mains ligotées au dos. Le même jour, des familles comoriennes ont été délogées de leurs maisons en pleine nuit par les fameux collectifs qui se sont illustrés dans toutes les opérations de délogement et de destruction des habitations appartenant aux « sans papiers français ». Cette dernière opération de ratissage a été revendiquée devant une caméra de télévision par l’un des membres de ces collectifs (JT du 16 mars).

Ce n’est pas la première fois que les Comoriens « sans papiers français » sont publiquement pourchassés, humiliés, jetés hors de leurs habitations avec enfants et bagages. Juillet 2016. Les images de la Place de la République de Mamoudzou transformée en camp de réfugiés sont encore présentes dans la mémoire. Les discours tenus à l’époque annonçaient ce qui se tramait. [« Si le gouvernement ne répond pas à leurs attentes en matière de lutte contre l’immigration, ils promettent le retour des « décasages » ainsi que des opérations coup de poing ciblées », annonce un journaliste de Kwezi TV.  «Là, on va mener des actions. On va reprendre les « décasages »,  si l’Etat ne fait pas son travail correctement. On va commencer par fermer le service des étrangers de la Préfecture et puis  on va essayer de fermer la Caf (Caisse d’allocations familiales, ndlr) aussi.  Là où il y a du monde, parce que les Mahorais, en ont marre de faire la queue », renchérit, au micro de Kwezi TV, le dénommé Souffiane, un membre du Codim.

«Un ultimatum dont fera écho deux jours plus tard  le député de Mayotte Mansour Kamardine (parti Les Républicains) qui s’est confié à l’Agence France presse(Afp) le 13 juillet ces termes : « Nous allons  vers de graves troubles, il ne faut pas sous estimer la colère des Mahorais ». Le député a demandé dans la foulée un « signal fort du gouvernement : empêcher les Kwassas de venir ». L’élu Mahorais s’est ensuite interrogé : «peut-on m’expliquer comment une puissance maritime comme la France n’a pas les moyens de contrôler un bras de mer de 70 km ? ». « Dans l’esprit des Mahorais,  ou l’Etat fait le job, ou ils le feront à sa place », a insisté le député. (Tiré du site Comores Essentiel, 26 juillet 2017)]. (i) L’impunité dont ont bénéficié les auteurs de ces représailles et l’indulgence de la part des autorités françaises à l’égard d’agissements inacceptables en France « métropolitaine » ont donné un blanc seing à ces collectifs à poursuivre leur forfaiture. La tournure des événements de ce mois de mars ne surprend donc que les naïfs qui ne voudraient pas lire dans les précédents épisodes, les signes avant-coureurs d’une vaste opération de chasse à l’homme savamment préparée et approuvée par une classe politique locale qui a fait du discours du déni de comorienneté, son fond de commerce.

La nouveauté dans cette escalade, est l’entrée en scène des organisations syndicales et de la société civile mahoraise. Aucune voix discordante n’a été officiellement entendue sur l’île. Derrière la fameuse lutte contre l’INSECURITE et l’IMMIGRATION, la fabrique de l’ennemi. S’il serait indécent de nier l’augmentation de l’incivilité et des agressions à l’origine du climat délétère dans l’île, accuser les Comoriens d’être des étrangers en territoire des Comores, c’est nier la responsabilité de la politique d’acculturation et de déstructuration sociale que la France applique dans cette île.  

Mais pourquoi cette tension maintenant ? Mayotte est devenue une impasse politique. Sur un plan franco-français, les mahorais réalisent les limites d’une départementalisation dont Paris freine la plénitude de sa mise œuvre du fait notamment de la proximité de cette île avec des zones d’immigration (Afrique et Madagascar). Younoussa Bamana(ii) lui-même l’avait compris en s’opposant dès les années aux illusions du MDM (Mouvement départementaliste mahorais). Sur un plan stratégique, le gouvernement français s’est lancé dans un redéploiement de sa position de puissance maritime pour faire face aux nouveaux enjeux internationaux et cherche à affirmer sa position dans l’océan indien d’abords sur son département de la Réunion, et sur Mayotte. A un moment où la problématique migratoire est devenue la préoccupation de l’Europe, la France a les coudées franches pour déployer ses patrouilleurs dans les eaux comoriennes et peser ainsi dans la politique régionale.

L’on est donc loin d’un problème domestique à Mayotte, mais bel et bien de la mise en œuvre d’une politique océano-stratégique globale. Face à ce tournant, l’indifférence des autorités comoriennes sur une situation qui risque de déstabiliser l’archipel traduit leur ignorance des enjeux. A moins que ce soit une nouvelle preuve de leur complicité habituelle à l’égard d’une France dont elles ne dénoncent jamais les graves agissements. Parce qu’ils interpellent jusqu’au plus haut sommet de l’Etat français et préoccupent l’Europe, les événements actuels à Mayotte sont une occasion historique de rouvrir le dossier sur l’annexion de cette île comorienne, de dénoncer le discours de déni qui alimente les exactions entre Comoriens dans leur propre pays et les conséquences de la politique néocoloniale française sur la stabilité de l’archipel. Plus que jamais, l’enjeu des événements de ce mois de mars à Mayotte appelle à une mobilisation de tout un peuple. Ou l’Etat comorien prend ses responsabilités et défend sa souveraineté sur l’ensemble du territoire reconnu par le droit international ou démissionne devant l’inacceptable et accrédite l’implosion de leur pays.

E.M.

(i) Comores Essentiel: 26 juillet 2017

(ii) Leader historique du MPM, Y.Bamana avait compris que la départementalisation serait désastreuse pour Mayotte et n’a suivi Marcel Henry et A. Giraud dans leur entêtement. Ce qui est à l’origine de la scission au sein du MPM en 2000 et la création du MDM.

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